Ombres, 2011

Puls’Art
Le Mans (72),
2 / 5 juin 2011 

« Toute la nature repose ensevelie dans les ombres. »
La Bruyère, “Discours à l’Académie” (1693).

« Que tout fut clair, tout vous semblerait vain !
Votre ennui peuplerait un univers sans ombre
D’une impassible vie aux âmes sans levain. »
Paul Valéry, Poésies.

PL_ITINERAIRES 2011“Aller aux confins” pourrait peut-être traduire, du moins proposer un sens possible, à cette énigmatique expression dont Patrick Laurin a titré sa récente série d’œuvres, peintes ou dessinées : la Part de l’Ombre. C’est en tout cas ce très intérieur ensemble qu’il a choisi de présenter, lors de l’édition 2011 du salon Puls’Art du Mans.

Après s’être inscrit à quelque faible distance de la locution telle que la langue l’a confirmée – « la part d’ombre », dit-on plus communément-, le peintre a chaque fois qualifié les toiles ou papiers qui la composent, d’étude. C’est trahir d’entrée toute la prudence, l’alerte voire le trouble avec lesquels il s’est aventuré, depuis les années 2008 / 2009, en ces zones plastiques, chromatiques, esthétiques ou philosophiques fort imprécises.

On le conçoit d’ailleurs aisément : notre imaginaire social ne lui assigne-t-il pas spontanément les idées ou représentations du demi-jour, de la pénombre, de l’opacité, du fantasmatique voire du fantomatique ? Sans parler des réflexions et théories auxquelles elle a donné lieu dans le champ de la psychanalyse, nul n’ignore la difficulté que nous éprouvons d’emblée à en formuler une définition simple, à renvoyer même à quelque plus scientifique description…

PL_Ausencia-azul(900px)Pour l’éclairer, telle que la notion se déploie chez Patrick Laurin, il n’est peut-être pas inutile d’en brièvement reparcourir l’œuvre proche. En 2007, deux suites picturales présentant une très intime parenté se développent : Geste et l’Absent, ainsi qu’elles se nomment, soumettent à un regard très rapproché tout un jeu de mains dont on ne sait si elles sont agies ou suspendues. Dextres toujours, elles surplombent un nu partiel, allusif, qui se détache sobrement sur le fond toilé de l’atelier. L’amplification de ce membre sur-réaliste, aussi nerveux qu’irrésolu, investissant puissamment l’espace, lui confère comme la force d’une poigne d’abatteur en attente de la cognée où elle trouvera à s’exprimer. Ou l’énergie contenue du peintre au chevalet, frissonnant l’œuvre à peindre dans la claustration et le dénuement de son ouvroir…

PL_Ausencia-IV_2008_100x50cm-acrylique sur papier (900px)En 2008, deux nouveaux cycles se profilent : Sombra et Ausencia ; en espagnol, ces mots signifient respectivement “ombre” et “absence”. Or, si leurs désignations renvoient fort évidemment aux œuvres précédentes, il peut d’abord sembler que s’opposent, se confrontent à tout le moins, leurs thématiques. Ainsi tranchent les Sombra : si le fond d’atelier en constitue toujours le décor général, la focale s’est ouverte et le modèle, grandi certes mais plus hâtivement brossé, y parait à mi-corps -tête, torse et membres supérieurs occultés-, marchant. Au “faire ajourné”, l’impatience du “faire agir” succéderait-elle ? Parallèlement, les Ausencia montrent, dans le même registre pictural que les Geste et les Absent, un visage qu’occulte chaque fois la main droite du modèle. Cette fois encore, l’homme que l’on ne fait que deviner, se tient par le devant d’un fond d’artifice et non de nature. En ce lieu fermé donc, cet humble geste signe méditation et retour sur soi, en même temps sans doute que quelque récollection plus artistique. Du même coup, il dispense de nommer l’homme peint, caractérisant son absence au spectateur comme peut-être une plus terrible déréliction touchant au modèle autant qu’à l’artiste. En effet, difficile de ne pas entrevoir derrière la complexe ombromanie que compose Patrick Laurin, toutes les mânes mais aussi tous les fantômes qui ne manquent jamais de hanter l’âme artiste au travail : solitude constante, interrogations perpétuelles, doute surgissant, découragement affouillant… « Mon ombre me fait peur », avoua un jour Voltaire lui-même.

La Part de l’ombre qu’essarte Patrick Laurin depuis près de deux ans maintenant, ne semble pas d’abord échapper à ces affres : à l’atelier toujours, le modèle nu s’accroupit maintenant, ramassé, tandis que ses deux mains, ses deux pieds entrent dans le champ. Pourtant, autour de lui, l’air plus joliment bleuté que naguère circule, respire, et l’espace s’y dilate quelque peu. Ses mains se tendent, s’entrouvrent, ses pieds s’ancrent, cependant qu’alentour se découpent, s’assemblent et se démêlent tout le contraire des funestes ombres de Lamartine, « couchées et mortes » : le vivant passement, l’infinie polysémie des ombres propres et des ombres portées. Ne sont-ce pas les ombres qui, d’un pays, sculptent sa lumière ?

"la part de l'ombre II", 2009 100 x 81 cm acrylique sur toile
« la part de l’ombre II », 2009
100 x 81 cm
acrylique sur toile

Le modèle de Patrick Laurin comme le peintre qu’il est, se tient désormais sur une lisière, un seuil, ligne de partage d’entre l’ombre et la lumière créatrices, non plus blotti craintif ou recoquillé, mais comme se pelotonne le chat avant bondir, se rassemble le coureur à pied sur sa ligne de départ. Ses pieds se sont solidement enracinés dans une longue pratique, de profondes recherches, et ses mains convergent pour tendre à de nouvelles fortunes esthétiques. Le travail qu’il a mené jusque-là peut rappeler le corps-à-corps aussi fiévreux qu’allégorique auquel Gerald et Rupert se livrent, aussi nus que les figures de Patrick Laurin, dans le Women In Love de D. H. Lawrence. Or si résolution artistique il y a, elle est précisément à chercher dans ces « jeux d’ombre » auxquels Patrick Laurin se livre et dont Marcel Proust caractérise l’art de son personnage, le peintre Elstir : c’est de l’illusion et du trouble, au point de confusion du ciel et de la mer, de l’horizon et du brouillard, de la brume, d’une pierre et de son ombre… que surgira la voie stylistique à emprunter.

Passant de la toile au papier, de l’huile à l’encre, du grand au petit format, Patrick Laurin amorce d’ores et déjà cette nouvelle geste : l’économie de moyens avec laquelle est réalisée sa dernière série de dessins, leur confère une facture d’une clarté et d’une franchise inédites. Révèle-t-elle illico ces « vastes contenus affectifs » que Baudelaire tenait pour déterminants en art et que Jung explicitera plus tard dans les études de l’Âme et la Vie ? Quoi qu’il en soit, l’artiste est seul capable d’observer l’intime théâtre d’ombres qui l’informe, le seul apte à en déchiffrer les « hiéroglyphes », selon le mot de Schelling, c’est à dire de rapporter l’impérieuse sollicitation de certaines images, tant à sa propre structure psychique qu’à notre imaginaire culturel.

Et si En el Umbral de la Sombra, “sur le seuil de l’ombre”, est le titre de l’une de ses toutes dernières œuvres, il est donc tout à fait opportun de rappeler la définition que Patrick Laurin donnait du mot en 2008 : « Umbral [seuil], lieu d’équilibre où s’ouvre une absence, un espace pour une présence à venir… »

 © Jacques Hébert,
Paris, mai 2011,
pour Patrick Laurin./

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