Interview

interview publiée dans L’Echo (Corrèze) du 7 décembre 2016

PATRICK LAURIN
cet artiste expose actuellement au restaurant le BO à Tulle

Patrick Laurin présente jusqu’au mois de mars une quinzaine de tableaux au Restaurant Le Bouche à Oreille.

La peinture de corps masculins est-il un thème privilégié de votre travail ? Si oui pourquoi ce choix esthétique ?

Dans mon œuvre picturale, je développe des thèmes sous forme de séries. Ce processus de création est à l’instar d’un travail de recherche, une manière de (me) questionner par une succession de travaux sur une même thématique. Chaque réalisation interroge le thème choisi, mais aucune isolément ne saurait amener de réponse univoque. C’est donc dans une réitération de la question, par une prise directe avec la matière picturale, dans la rencontre et le travail de recherche avec le modèle, que je poursuis cette interrogation.

Le corps masculin apparût dans mon travail à partir d’une longue série sur les mains qui entraient en relation avec un corps dont seul un fragment était visible. Les mains n’étaient pas engagées dans une gestualité discursive claire et univoque : le contact avait-il lieu, était-ce une approche, un effleurement, un retrait ? Le public était invité à avoir sa propre lecture, à recréer son propre sens. Puis vînt un travail où pieds et jambes figuraient dans un même espace de représentation. Déjà l’ombre y prenait place. Peu à peu, l’importance de l’ombre progressait.

Actuellement, un glissement, un déplacement s’opère : l’ombre devient une entité primordiale dans la relation au corps. Ce n’est pas le résultat d’une simple projection, ou plus exactement d’une occultation de la lumière sur une surface illuminée. Cette ombre souvent perçue comme une forme plane génératrice d’image, est en réalité un volume qui se déploie à l’opposé de la source lumineuse et dont l’interception par une surface produit une image. Dans ce «cône» d’ombre réside une forme tridimensionnelle au sein de laquelle se lovent de possibles alter-ego.

Dans mon travail, le corps masculin est un générique du corps humain. La prégnance des regards actuels sur le corps, le limite à sa simple dimension de corps-objet et son florilège de dérives simplistes dont se gavent nos espaces publicitaires et télévisuels. Le corps féminin est traditionnellement engagé dans les représentations artistiques dont la nudité est devenue un standard. En revanche le corps masculin, ou du moins ses représentations, est encore sujet à controverse, niant tout rapport à une forme de sensualité de corps et non de sexe. Si je tentais une réhabilitation du corps humain dans sa valeur ontologique, il n’en demeure pas moins qu’il n’est pas le sujet isolé dans mon travail. Ces réalisations ne peuvent être réduites aux seuls regards sur un corps lorsque je tente de questionner les possibles dialogues entre ombres et corps qui naissent de leurs rencontres.

Les corps naissent et disparaissent par et dans les ombres. Comment l’alchimie se crée par le biais de différentes techniques ?

La première étape est un travail de dessin et d’ébauche avec modèle vivant. Plusieurs séances de travail sont nécessaires pour que le modèle puisse expérimenter une relation à son ombre afin qu’elle devienne progressivement plus qu’une simple projection. Nous allons ensemble travailler sur cette dimension d’étrangeté, jusqu’à ce que surgissent une entité. Nous contournons toute intentionnalité narrative : sorte de théâtre d’ombre dans lequel le corps s’effacerait pour ne laisser place qu’à une ombre actrice. Dans une autre version où le modèle prendrait le contrôle de l’ombre, le corps du manipulateur prendrait le dessus et deviendrait par trop visible. Il nous faut donc trouver ce point d’équilibre fragile, ce moment où la sensorialité prend le pas sur l’intentionnel, pour que naisse et surgisse une relation imprévue. Mon travail pictural se décline à partir des esquisses faites durant ses séances. Je vais alors tenter dans un premier temps de témoigner de ses moments de surgissements. Les techniques picturales que j’emploie (pierre noire, huile et cire & monotypes sur verre) ont pour point commun divers
processus d’ajout puis de retrait de matière. Chacune présente une étape dans laquelle l’obscurité domine dans l’espace pictural. S’ensuit un travail de retrait de la matière sombre, de sculpture de «l’entour». Les formes corps et ombre ne procèdent pas du travail sur elles-mêmes, mais de la constitution de la matière qui à la fois les contient et les définit ; dans une attention portée à l’espace, à ce lieu, dans lequel la rencontre se joue.

Vous êtes praticien, formateur et superviseur en art thérapie. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste cette activité ?

L’art-thérapie est une pratique de soin et d’accompagnement psychologique fondée sur l’utilisation thérapeutique du processus de création artistique. La personne est accompagnée à partir de sa potentialité créative, pour trouver et approfondir une expression, pour inventer et élaborer un langage (au sens large) qui lui soit propre et lui permette de recréer un autre rapport au monde, de ne pas être réduit à ses symptômes et difficultés, de se penser autre, d’être sujet et auteur de sa création. Mon expérience depuis de nombreuses années d’accompagnement -développement personnel, enfants avec des troubles du comportement, personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, etc.- s’appuie sur les potentiels d’une alliance avec les forces vives du sujet qui lui permette de trouver une voie vers un «aller-mieux» dans son existence et son rapport au monde. Mon travail de formateur et de superviseur s’adresse à des professionnels en cours d’apprentissage ou des praticiens en activité.

Votre peinture a-t-elle à voir aussi au plan personnel avec de l’art-thérapie ?

Mon engagement artistique était bien antérieur à mon implication dans le champ de l’arthérapie. L’art n’est pas un outil thérapeutique en lui seul. En art-thérapie, les processus de symbolisation, de métaphorisation, sont impliqués dans un dispositif d’accompagnement individualisé, où la personne est invitée à développer ses propres créations. Mes axes de recherche dans le domaine artistique sont clairement distincts de ceux de mes patients. En revanche, en tant qu’artiste peintre formé en art-thérapie, mon expérience personnelle dans les processus de création est une condition indispensable pour l’accompagnement des personnes dans leurs propres processus créatifs.

Propos recueillis par Serge Hulpusch

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Ombres, 2011

Puls’Art
Le Mans (72),
2 / 5 juin 2011 

« Toute la nature repose ensevelie dans les ombres. »
La Bruyère, “Discours à l’Académie” (1693).

« Que tout fut clair, tout vous semblerait vain !
Votre ennui peuplerait un univers sans ombre
D’une impassible vie aux âmes sans levain. »
Paul Valéry, Poésies.

PL_ITINERAIRES 2011“Aller aux confins” pourrait peut-être traduire, du moins proposer un sens possible, à cette énigmatique expression dont Patrick Laurin a titré sa récente série d’œuvres, peintes ou dessinées : la Part de l’Ombre. C’est en tout cas ce très intérieur ensemble qu’il a choisi de présenter, lors de l’édition 2011 du salon Puls’Art du Mans.

Après s’être inscrit à quelque faible distance de la locution telle que la langue l’a confirmée – « la part d’ombre », dit-on plus communément-, le peintre a chaque fois qualifié les toiles ou papiers qui la composent, d’étude. C’est trahir d’entrée toute la prudence, l’alerte voire le trouble avec lesquels il s’est aventuré, depuis les années 2008 / 2009, en ces zones plastiques, chromatiques, esthétiques ou philosophiques fort imprécises.

On le conçoit d’ailleurs aisément : notre imaginaire social ne lui assigne-t-il pas spontanément les idées ou représentations du demi-jour, de la pénombre, de l’opacité, du fantasmatique voire du fantomatique ? Sans parler des réflexions et théories auxquelles elle a donné lieu dans le champ de la psychanalyse, nul n’ignore la difficulté que nous éprouvons d’emblée à en formuler une définition simple, à renvoyer même à quelque plus scientifique description…

PL_Ausencia-azul(900px)Pour l’éclairer, telle que la notion se déploie chez Patrick Laurin, il n’est peut-être pas inutile d’en brièvement reparcourir l’œuvre proche. En 2007, deux suites picturales présentant une très intime parenté se développent : Geste et l’Absent, ainsi qu’elles se nomment, soumettent à un regard très rapproché tout un jeu de mains dont on ne sait si elles sont agies ou suspendues. Dextres toujours, elles surplombent un nu partiel, allusif, qui se détache sobrement sur le fond toilé de l’atelier. L’amplification de ce membre sur-réaliste, aussi nerveux qu’irrésolu, investissant puissamment l’espace, lui confère comme la force d’une poigne d’abatteur en attente de la cognée où elle trouvera à s’exprimer. Ou l’énergie contenue du peintre au chevalet, frissonnant l’œuvre à peindre dans la claustration et le dénuement de son ouvroir…

PL_Ausencia-IV_2008_100x50cm-acrylique sur papier (900px)En 2008, deux nouveaux cycles se profilent : Sombra et Ausencia ; en espagnol, ces mots signifient respectivement “ombre” et “absence”. Or, si leurs désignations renvoient fort évidemment aux œuvres précédentes, il peut d’abord sembler que s’opposent, se confrontent à tout le moins, leurs thématiques. Ainsi tranchent les Sombra : si le fond d’atelier en constitue toujours le décor général, la focale s’est ouverte et le modèle, grandi certes mais plus hâtivement brossé, y parait à mi-corps -tête, torse et membres supérieurs occultés-, marchant. Au “faire ajourné”, l’impatience du “faire agir” succéderait-elle ? Parallèlement, les Ausencia montrent, dans le même registre pictural que les Geste et les Absent, un visage qu’occulte chaque fois la main droite du modèle. Cette fois encore, l’homme que l’on ne fait que deviner, se tient par le devant d’un fond d’artifice et non de nature. En ce lieu fermé donc, cet humble geste signe méditation et retour sur soi, en même temps sans doute que quelque récollection plus artistique. Du même coup, il dispense de nommer l’homme peint, caractérisant son absence au spectateur comme peut-être une plus terrible déréliction touchant au modèle autant qu’à l’artiste. En effet, difficile de ne pas entrevoir derrière la complexe ombromanie que compose Patrick Laurin, toutes les mânes mais aussi tous les fantômes qui ne manquent jamais de hanter l’âme artiste au travail : solitude constante, interrogations perpétuelles, doute surgissant, découragement affouillant… « Mon ombre me fait peur », avoua un jour Voltaire lui-même.

La Part de l’ombre qu’essarte Patrick Laurin depuis près de deux ans maintenant, ne semble pas d’abord échapper à ces affres : à l’atelier toujours, le modèle nu s’accroupit maintenant, ramassé, tandis que ses deux mains, ses deux pieds entrent dans le champ. Pourtant, autour de lui, l’air plus joliment bleuté que naguère circule, respire, et l’espace s’y dilate quelque peu. Ses mains se tendent, s’entrouvrent, ses pieds s’ancrent, cependant qu’alentour se découpent, s’assemblent et se démêlent tout le contraire des funestes ombres de Lamartine, « couchées et mortes » : le vivant passement, l’infinie polysémie des ombres propres et des ombres portées. Ne sont-ce pas les ombres qui, d’un pays, sculptent sa lumière ?

"la part de l'ombre II", 2009 100 x 81 cm acrylique sur toile
« la part de l’ombre II », 2009
100 x 81 cm
acrylique sur toile

Le modèle de Patrick Laurin comme le peintre qu’il est, se tient désormais sur une lisière, un seuil, ligne de partage d’entre l’ombre et la lumière créatrices, non plus blotti craintif ou recoquillé, mais comme se pelotonne le chat avant bondir, se rassemble le coureur à pied sur sa ligne de départ. Ses pieds se sont solidement enracinés dans une longue pratique, de profondes recherches, et ses mains convergent pour tendre à de nouvelles fortunes esthétiques. Le travail qu’il a mené jusque-là peut rappeler le corps-à-corps aussi fiévreux qu’allégorique auquel Gerald et Rupert se livrent, aussi nus que les figures de Patrick Laurin, dans le Women In Love de D. H. Lawrence. Or si résolution artistique il y a, elle est précisément à chercher dans ces « jeux d’ombre » auxquels Patrick Laurin se livre et dont Marcel Proust caractérise l’art de son personnage, le peintre Elstir : c’est de l’illusion et du trouble, au point de confusion du ciel et de la mer, de l’horizon et du brouillard, de la brume, d’une pierre et de son ombre… que surgira la voie stylistique à emprunter.

Passant de la toile au papier, de l’huile à l’encre, du grand au petit format, Patrick Laurin amorce d’ores et déjà cette nouvelle geste : l’économie de moyens avec laquelle est réalisée sa dernière série de dessins, leur confère une facture d’une clarté et d’une franchise inédites. Révèle-t-elle illico ces « vastes contenus affectifs » que Baudelaire tenait pour déterminants en art et que Jung explicitera plus tard dans les études de l’Âme et la Vie ? Quoi qu’il en soit, l’artiste est seul capable d’observer l’intime théâtre d’ombres qui l’informe, le seul apte à en déchiffrer les « hiéroglyphes », selon le mot de Schelling, c’est à dire de rapporter l’impérieuse sollicitation de certaines images, tant à sa propre structure psychique qu’à notre imaginaire culturel.

Et si En el Umbral de la Sombra, “sur le seuil de l’ombre”, est le titre de l’une de ses toutes dernières œuvres, il est donc tout à fait opportun de rappeler la définition que Patrick Laurin donnait du mot en 2008 : « Umbral [seuil], lieu d’équilibre où s’ouvre une absence, un espace pour une présence à venir… »

 © Jacques Hébert,
Paris, mai 2011,
pour Patrick Laurin./

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Geste, 2006

PL_ausencia-01(900px)J’explore une énigme sans réponse. Le mouvement serait dans l’énigme elle-même, dans ce temps où elle est en train de s’esquisser, dans son énonciation et non dans sa résolution : au moment où Œdipe « résout » l’énigme, la sphinge se trouve privé de raison d’être et meurt.

Dans cette forme, en creux, que représente l’énigme se dessine un manque, un vide d’où peut émerger un désir, une attente. Une absence s’organise. Commence une quête dont l’objet m’est inconnu.

Si la nature figurative de mon travail s’organise autour d’une description détaillée, un cadrage resserré sur une main aux dimensions extra-ordinaires tente de la détourner d’un geste signifiant.

Notre main est quotidiennement engagée dans un langage non verbal. Elle souligne ou contredit notre discours. Je cherche alors à la soustraire de ce rôle de sous-titrage et tente de l’engager dans un geste inédit et ouvert. Le texte de Rilke* a nourri ma démarche dans son évocation d’une forme nouvelle, autre qui se recrée dans la rencontre réflexive de deux éléments sensibles. Voir sans être vu est possible, être touchant et être touché coexistent dans la simultanéité. Entre sensoriel et sensuel se creuse une attente, un désir, un souvenir, une réminiscence. Le « touchant-touché » a-t-il eu lieu, ou la rencontre est-elle à venir ? Je questionne cette incertitude dans un entre-deux, parfois ténue, de corps qui s’effleurent. Quelques « Séquences » polyptiques esquissent des mouvements dont on ne sait si ce sont des gestes ou des glissements d’autres formes.

Patrick Laurin,
Paris, mars 2006

« une main qui se pose sur l’épaule ou la cuisse d’un autre corps n’appartient plus tout à fait à celui d’où elle est venue : elle et l’objet qu’elle touche ou empoigne forment ensemble une nouvelle chose, une chose de plus qui n’a pas de nom et n’appartient à personne. »
R. M. RILKE
Œuvres, « Auguste Rodin »

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Une insondable obscurité, 2009

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IPSEIDAD 1

Patrick Laurin était un traqueur de réel, fouillant avec minutie en quoi chaque pli de la main, des mains, de leurs mouvements ébauchés, pris sur le vif, se révélaient instantanés de destinée.  Peu à peu, dans la suite logique des années de travail sur la main et ses gestes comme métonymie du tout que nous sommes, et d’une recherche picturale sur l’absence (série ausencia) qui a naturellement amené Patrick Laurin à contempler les projections de la main puis les projections du corps.

« Contemplation », c’est la définition même que Schopenhauer donne de l’art : « La contemplation des choses, indépendante du principe de raison« .

La contemplation n’est pas se laisser aller à une impression fugace. Le peintre continue de scruter avec rigueur mais cette fois c’est l’ombre qu’il contemple en train de s’enfuir comme si elle ne laissait pas attraper comme ça. Car, encore davantage que la main dont on peut croire qu’elle nous obéit (mais « la main du diable », « les mains d’Orlac » ou celle de la nouvelle de Gérard de Nerval nous révèlent que nos pouvoir sur elle(s) sont illusoires), l’ombre échappe à notre vigilance. Elle se tapit dans sa propre ombre et nous avons le tort de l’oublier alors qu’elle conspire peut-être dans notre dos. L’ombre est le fantôme dont certains pensent qu’il nous survivra, elle se fait discrète, elle est invisible à l’aveugle alors que le manchot hallucine sa chair manquante.

Et pourtant quand, par maléfice, elle nous quitte, nous errons à sa recherche, comme damnés (Peter Schlémil, Dracula,  « L’ombre » du conte d’Andersen ou « la femme sans ombre » de Richard Strauss).

Est-ce pour cela que la nuit, on s’enveloppe la tête dans son ombre et on l’en protège ses mains sous les draps comme si elle pouvait leur porter atteinte ?

L’ombre se confond alors avec le corps dans une obscurité qui les englobe tous les deux cependant que l’esprit visite ses propres contrées secrètes.

« Dans la lumière parfois, et souvent avec, derrière eux, une insondable obscurité », écrit Rainer Maria Rilke à propos des personnages peints dans les tableaux traditionnels. Le défi de Patrick Laurin est de mettre ce fond (doit-on écrire ce fonds ?) obscur au premier plan comme si le corps qui s’y projette n’en serait que le reflet  concret.

La main, était métonymie de l’être, métaphorique de sa volonté d’emprise sur le monde ou de sa séduction de l’autre, mais voilà que l’ombre représente cet être comme une métaphore impalpable de son opaque.

L’ombre reflète « l’ample mélodie de l’arrière-fond » que cherche à saisir Rilke.*

L’ombre est notre au-delà du physique, notre métaphysique immanente. Patrick Laurin nous montre que nos activités s’accompagnent de l’ombre qui, sans substance, leur est pourtant consubstantielle. On ne peut quitter la proie pour l’ombre car l’ombre la double sans relâche liée à notre geste qui ne peut s’en rendre totalement maître.

Sa recherche picturale nous rappelle que nos actes qui sont des projets dans le faire et la temporalité, sont des tentatives (désespérées ?) de mordançage au monde, mais qu’elles ne doivent pas occulter l’occulte vertigineux du mystère qui leur est relié indissolublement.

A réunir, à réunifier pourrait-on dire, le corps et l’ombre, le concret du corps et l’obscur de l’ombre, il conjure les menaces de séparation et touche en fait au mystère de la chair qui est à la fois le montré et le caché, le vu et le senti, le corps pour autrui et l’indicible qui l’habite.

Jean-Pierre Klein,
Critique d’art, Directeur de l’Institut National d’Expression Art et Création
Paris 2009

*Rilke R. M., Notizen zur Melodie der Dinge (1898), Notes sur la mélodie des choses, Paris, Allia, 2008

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Mains, 2003

PL_L'absent VII&VIII, dyptique_2007_100x110(900px)Ce sont des mains d’artisan qui, même au repos, fabriquent des ponts ou tissent la trame de rêveries sereines : démultiplié le fil n’en est que plus ténu, fragile dans chacun des neuf morceaux mais robuste dans le vitrail tout entier qui se joue de la lumière pour iriser les mains dans un tissu moiré.

Le dyptique, à côté, affiche sa simplicité : juste un effet de bougé qui livre exactement le moment où la sensation est double quand la main gauche touche la main droite. Le trouble de se sentir exister juste par le toucher.

Véronique LE RU,
philosophe

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Les mains, 2000

Séquence
Séquence

Les mains de Patrick Laurin évoquent les mains des planches de l’Encyclopédie. Comme le dit si bien Roland Barthes dans Le degré zéro de l’écriture, ces mains proposent « un monde sans peur », elles sont sans doute le symbole d’un monde artisanal mais au-delà de l’artisanat, c’est de l’essence humaine que les mains sont fatalement le signe, et il ajoute « on n’en finit pas facilement avec la civilisation de la main ».

Cependant les mains de Patrick Laurin ne montrent ni manivelle ni machine ni instrument, elles montrent plutôt comment les mains – en deçà de leur statut de chiffre de l’humaine espèce – sont en peau et comment la peau humaine rejoint la peau ô combien humaine : dans l’hésitation d’une parole (mains-enveloppe d’un buste qui se donne à écouter), dans l’apposition d’un point de vue qui cadre l’espace incertain d’un flanc, dans la pause d’une caresse qui se lit comme une quête de l’origine, dans la crispation d’une identité qui se poigne à bras-le-corps, dans la trêve des mains qui écoutent – pacifiques – à deux genoux, enfin dans la superbe douceur de l’index qui dessine une ligne dans le dessin.

Ces mains donnent à aimer comme certains textes donnent à penser. On n’en finit pas si facilement avec ce que la main tend : civilité, générosité, amour.

Véronique LE RU
philosophe
décembre 2000

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