« OMBRES », press-book

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Visuel de l’exposition réalisé par Catherine Lhuissier

 

extrait du Press-Book édité pour l’exposition au Bouche-à-Oreille, Tulle :

Ombres-Corps

Depuis quelques années, la recherche picturale personnelle de Patrick Laurin interroge l’Ombre comme présence, comme entité plurielle qui témoigne et signe notre altérité. Cette présence sourde et se démultiplie au point de rencontre entre le corps et cet « autre » mobile et fugace. L’Ombre prend chair et devient sujet… dans la reconnaissance de notre propre étrangeté, la rencontre de l’autre devient possible… Cette exposition présente une sélection de ses travaux récents : pierre noire, huile, cire et pigment, ainsi que les toutes dernières réalisations avec la technique du monotype.

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 » Les corps jouent de l’union indissociable avec l’ombre qui émane d’eux mais demeure toujours partiellement autre. Interrogé par la pensée de Paul Ricœur, développée dans son ouvrage «Je est un autre”, je tente de questionner cette identité-ipséité, distincte de la notion d’identité- mêmeté. »

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Blanco

[…]
caes de tu cuerpo a tu sombra no allá sino en mi ojos
en un caer inmóvil de cascada  cielo y suelo se juntan
caes de tu sombra a tu nombre intocable horizonte
te precipitas en tus semejanzas yo soy tu lejanía
caes de tu nombre a tu cuerpo el más allá de la mirada
en un presente que no acaba las imágenes de la arena
[…]
tu tombes de ton corps à ton ombre et rien que dans mes yeux
dans une chute immobile de cascade le ciel le sol se joignent
tu retombes de ton ombre à ton nom intangible horizon
tu te précipites sur tes ressemblances je suis tes lointains
tu retombes de ton nom à ton corps l’au-delà du regard
dans un présent qui ne finit pas les imaginaires du sable
[…]
Octavio Paz, Versant Est et Autres Poèmes, Poésie Gallimard, 1978

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« La part de l’ombre, 2009 Réminiscences de la scène de Scycione, mouvance d’une ombre qui précède le départ de l’être et déjà porte l’empreinte de son absence, tremblement d’une présence qui tente d’échapper à sa délinéation… je cherche. »

Patrick Laurin, Paris 2009

« Umbral, au seuil de l’ombre, 2011 Un corps, qui n’est plus qu’en partie dans l’espace de représentation, vacille, trébuche, hésite sur le seuil de l’ombre. A l’instar du seuil entre deux pièces, habituellement perçu comme une ligne au sol, nous percevons et réduisons l’ombre à sa projection manifeste sur une surface. Je tente d’étendre l’acception de l’ombre au volume sombre, un entre-deux, entre le corps et la surface ombrée. La dichotomie entre le corps et l’ombre, apparemment factuelle par l’emploi du format diptyque, n’a pas pour projet d’opérer une fracture mais bien d’établir un seuil, lieu de leur union, afin d’en explorer l’entour. »

Patrick Laurin, Paris 2011

« Ipseidad, 2015 Dans la série « Umbral » [seuil], dans la rencontre entre corps et ombre, j’explorais ce lieu d’équilibre où s’ouvrent une absence, un espace pour une présence à venir. Actuellement, je poursuis ma recherche dans l’entour de l’ombre avec cette nouvelle série « Ipseidad » [ipséité] : une présence semble sourdre et se démultiplier au point de rencontre entre un corps et « l’autre » de l’ombre… »

Patrick Laurin, Paris, 2015

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« Alteridad / Ipseidad », altérité et ipséité L’ombre a progressivement pris « place » dans mon travail. Dans les séries « Terre d’ombre » et « la part de l’ombre », les ombres issues de corps se projetaient sur une surface pour peu à peu chercher leur autonomie. Puis dans la série « Umbral »(seuil), j’expérimentais cette autonomie en coupant l’espace pictural sous forme de diptyque. La césure créait un lieu où pouvait se déployer une entité autre. Dans la série « Alteridad »(altérité), je tentais de décliner ces autres de soi. Puis vint la série « Ipseidad »(ipséité) : continuum du soi, permanence dans la perception de soi, en dépit de toutes les entités qui nous constituent. À chaque âge notre être est modelé, transformé par nos expériences. Néanmoins persiste notre sensation d’unité, de rassemblement de ses multiples pour constituer notre identité profonde… Mon travail se poursuit avec les séries actuelles : « Multiples » et « Ombres », explorant la relation à l’autre de l’ombre… Actuellement, nous assistons à des tentatives de rejeter ou d’annihiler toutes différences, de plier l’autre à nos modèles de pensée, de le conformer, par la toute-puissance de nos certitudes, de nos seules croyances, morales et vérités. La confrontation et / ou la complicité avec ces autres de soi ne pourrait-elle être une voie pour une possible rencontre de l’autre… notre semblable humain, porteur lui aussi d’altérité ?

La technique mixte pierre noire, cire et pigments

Ces réalisations procèdent de l’enchaînement d’émergences et de disparitions. La succession d’ajouts et d’effacements met en jeu la pierre noire, des noirs obtenus par mélange de couleurs complémentaires, puis divers frottages et gommages. La cire d’abeille appliquée chaude permet des fondus, des opalescences, mais aussi de créer une trame en matière qui résonne avec trace graphique de la pierre noire. Enfin l’emploi de cire pigmentée vient rehausser le grain de la lumière. Les formes surgissent par constitution de l’entour.

La technique du monotype sur verre /

A l’instar de la technique précédente, il s’agit là d’un même processus d’émergence de la forme par constitution de l’entour. Une plaque de verre est enduite à l’aide d’encres pour gravure dont les couleurs s’annulent jusqu’à tisser un champ d’obscurité. La lumière n’est pas posée sur les formes. La matière sombre se rétracte, se replie, s’allège peu à peu. Elle devient enveloppe et contenant d’où vont sourdre peu à peu la présence d’une entité ombre-corps.

« OMBRE », Salon des Arts Visuels du 11e 2016

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SALON DES ARTS VISUELS DU 11e
Salle Olympes de Gouges,
15 rue Merlin – Paris 11e
(métro Voltaire, L9)
du jeudi  27 au dimanche 30 octobre 2016
de 12h à 19h (jusqu’à 21h le vendredi 28)
vernissage : mercredi 26 octobre de 18h30 à 21h

Au cours de cette deuxième édition du Salon des Arts Visuels, j’aurai le plaisir de vous présenter une sélection de mes travaux récents.

Ma recherche se poursuit autour de l’entité Ombres-Corps… Je réunirai dans le stand des œuvres réalisées avec la technique mixte : pierre noire, huile, cire et pigment. Mais aussi mes toutes dernières réalisations avec la technique du monotype.

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Exposition « MULTIPLES »

KITAOKA – TAT – LAURIN – LANEVE – 10-11-12 juin & 17-18-19 juin 2016

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Nous sommes très impatients de vous accueillir dans nos ateliers pour ces 2 week-ends artistiques devenus désormais notre RDV annuel incontournable !

Cette année nous avons invité l’artiste Tomoko Kitaoka avec laquelle nous avons organisé des stages lui permettant de transmettre les fondements de la teinture naturelle, son art de prédilection. Elle s’est formée à cet art ancien et fascinant au Japon, son pays natal, en Indonésie et en France où elle réside et travaille.

MULTIPLES est le titre qui résume et rassemble nos croisements créatifs, nos recherches et le travail ici exposé.

Le programme est dense et intéressant!
Exposition d’art plastiques : Tomoko Kitaoka, Patrick Laurin et Alessandra Laneve
Ensemble de violoncelles : Véronique Tat et ses brillants élèves : Martine, Richard, Marie
Performances : musique et peinture avec Véronique Tat et Alessandra Laneve

Horaires
Vendredi 18h à 22h : vernissages !
Samedi 14h à 19h : visite des expositions (les artistes seront présents) – 15h : ensemble de violoncelles
Dimanche 14h à 19h : visite des expositions (les artistes seront présents) – 15h : performance – musique et peinture

On vous attends nombreux !

Cerce collectif : 20 Rue Pixérécourt 75020 Paris

télécharger l’invitation et le programme en format A4 imprimable

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Stage « matières d’ombres »

20160311_135455'« Matières d’ombre », est le fil conducteur et l’enjeu des propositions de créations lors de ce stage. C’est aussi une résonnance à la technique de gravure dite manière noire dans laquelle la dramaturgie de l’ombre est mise en exergue.

En novembre 2015, Vincent Servoz, professeur d’arts plastiques, me propose de réfléchir à une proposition d’intervention sur deux jours, dans le cadre de son projet d’une semaine de création qu’il met en place à l’écodomaine des Gilats, dans l’Yonne, pour des élèves de terminale…

Après plusieurs échanges sur les possibles propositions que je pourrais faire à partir de ma pratique artistique personnelle, je décide de choisir une technique qui allie dessin et peinture à l’huile tout en conservant une certaine facilité de mise en œuvre. Chaque élève peut se réapproprier aisément la technique et laisser place à sa créativité. Je prévois aussi d’introduire des outils inhabituels (coton-tige, papier toilette, manche de pinceau) qui laisse entrevoir, au-delà de la dimension ludique, que la peinture à l’huile n’est pas un matériau réservé aux seuls « initiés »…

Lors de la première séance, le fusain est utilisé comme outil de noir. Ce dernier est employé à la fois pour obscurcir totalement la feuille mais aussi pour ébaucher les grandes zones de la composition. A partir de cette « obscurité » initiale sont créées progressivement les lueurs puis les lumières pour enfin arriver aux éclats. Cette technique simple dans sa mise en œuvre permet d’introduire un processus d’élaboration de la forme qui sera repris dans la technique suivante.

20160311_135502(2)Le deuxième jour, un support préparé au préalable est noirci intégralement avec de la peinture à l’huile. Le manche du pinceau utilisé comme stylet permet d’ébaucher les grandes lignes de la composition. A l’instar de la technique précédente, les lueurs, lumières, et éclats sont constitués progressivement. Les outils de retrait de la couleur noire sont du papier toilette, des coton tige, etc.

Par un travail de « sculpture » de la matière d’ombre, par des actes de retrait et non d’ajout, les formes naissent peu à peu, surgissent et se transforment. L’attention portée sur le rapport intime entre fond et forme, et introduit de manière indirecte par la constitution progressive de l’entour. C’est dans cette progressive construction du « fond » que la forme sourdre peu à peu. Chacun est invité à se réapproprier la consigne et l’ébauche initiale, à faire des choix, à décaler son regard. Par rapport au projet initial, de nouvelles directions apparaissent, parfois inattendues… chacun instaure peu à peu une dramaturgie de l’ombre dans une composition originale et personnelle.

20160311_135502(3)Lors de ces deux jours, les élèves sont très réactifs. Il semble que le cadre général de cette semaine, l’ouverture des professeurs et l’implication des jeunes dans le projet, contribuent beaucoup à leur adhésion et participation active à cet atelier. Je constate que chacun à sa mesure entre rapidement dans un processus de découverte, d’expérimentation et de création. J’observe que certains commencent de nouvelles réalisations afin de prolonger leur expérimentation au-delà du temps d’atelier.

Les temps hors atelier, sont aussi propices à de nombreux échanges. Certains montent leur intérêt et m’exposent leurs questionnements sur la réalité quotidienne de la création artistique et sur le statut d’artiste.

L’expérience et le vécu de ses deux jours avec les élèves et leurs professeurs, ont été une véritable source d’enrichissement, de réflexion autour de la création, mais aussi de rencontres et de partages avec de jeunes adultes en devenir qui ont fait preuve de curiosité et d’implication dans le processus de création…

Paris, mars 2016
Patrick Laurin

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Ipseidad polyptique, multiple d’ombre…

Ipseidad, polyptique, 2015, 150 x 150 cm, mixte sur papier chiffon
Ipseidad, polyptique, 2015, 150 x 150 cm, mixte sur papier chiffon

A partir de cette réalisation, la série ipseidad trouvera peut-être une évolution vers le multiple…

La mise en œuvre de la forme polyptique ouvre la voie à des grands formats jusqu’à lors peu accessibles avec la technique de la cire.

La fragmentation de l’espace que j’explorais dans la série Umbral – où l’ombre se déployait sur un espace contigu – exacerbait l’ombre comme entité. La fragmentation des ombres en multiple est à explorer…
work in progress…

Ombres, 2011

Puls’Art
Le Mans (72),
2 / 5 juin 2011 

« Toute la nature repose ensevelie dans les ombres. »
La Bruyère, “Discours à l’Académie” (1693).

« Que tout fut clair, tout vous semblerait vain !
Votre ennui peuplerait un univers sans ombre
D’une impassible vie aux âmes sans levain. »
Paul Valéry, Poésies.

PL_ITINERAIRES 2011“Aller aux confins” pourrait peut-être traduire, du moins proposer un sens possible, à cette énigmatique expression dont Patrick Laurin a titré sa récente série d’œuvres, peintes ou dessinées : la Part de l’Ombre. C’est en tout cas ce très intérieur ensemble qu’il a choisi de présenter, lors de l’édition 2011 du salon Puls’Art du Mans.

Après s’être inscrit à quelque faible distance de la locution telle que la langue l’a confirmée – « la part d’ombre », dit-on plus communément-, le peintre a chaque fois qualifié les toiles ou papiers qui la composent, d’étude. C’est trahir d’entrée toute la prudence, l’alerte voire le trouble avec lesquels il s’est aventuré, depuis les années 2008 / 2009, en ces zones plastiques, chromatiques, esthétiques ou philosophiques fort imprécises.

On le conçoit d’ailleurs aisément : notre imaginaire social ne lui assigne-t-il pas spontanément les idées ou représentations du demi-jour, de la pénombre, de l’opacité, du fantasmatique voire du fantomatique ? Sans parler des réflexions et théories auxquelles elle a donné lieu dans le champ de la psychanalyse, nul n’ignore la difficulté que nous éprouvons d’emblée à en formuler une définition simple, à renvoyer même à quelque plus scientifique description…

PL_Ausencia-azul(900px)Pour l’éclairer, telle que la notion se déploie chez Patrick Laurin, il n’est peut-être pas inutile d’en brièvement reparcourir l’œuvre proche. En 2007, deux suites picturales présentant une très intime parenté se développent : Geste et l’Absent, ainsi qu’elles se nomment, soumettent à un regard très rapproché tout un jeu de mains dont on ne sait si elles sont agies ou suspendues. Dextres toujours, elles surplombent un nu partiel, allusif, qui se détache sobrement sur le fond toilé de l’atelier. L’amplification de ce membre sur-réaliste, aussi nerveux qu’irrésolu, investissant puissamment l’espace, lui confère comme la force d’une poigne d’abatteur en attente de la cognée où elle trouvera à s’exprimer. Ou l’énergie contenue du peintre au chevalet, frissonnant l’œuvre à peindre dans la claustration et le dénuement de son ouvroir…

PL_Ausencia-IV_2008_100x50cm-acrylique sur papier (900px)En 2008, deux nouveaux cycles se profilent : Sombra et Ausencia ; en espagnol, ces mots signifient respectivement “ombre” et “absence”. Or, si leurs désignations renvoient fort évidemment aux œuvres précédentes, il peut d’abord sembler que s’opposent, se confrontent à tout le moins, leurs thématiques. Ainsi tranchent les Sombra : si le fond d’atelier en constitue toujours le décor général, la focale s’est ouverte et le modèle, grandi certes mais plus hâtivement brossé, y parait à mi-corps -tête, torse et membres supérieurs occultés-, marchant. Au “faire ajourné”, l’impatience du “faire agir” succéderait-elle ? Parallèlement, les Ausencia montrent, dans le même registre pictural que les Geste et les Absent, un visage qu’occulte chaque fois la main droite du modèle. Cette fois encore, l’homme que l’on ne fait que deviner, se tient par le devant d’un fond d’artifice et non de nature. En ce lieu fermé donc, cet humble geste signe méditation et retour sur soi, en même temps sans doute que quelque récollection plus artistique. Du même coup, il dispense de nommer l’homme peint, caractérisant son absence au spectateur comme peut-être une plus terrible déréliction touchant au modèle autant qu’à l’artiste. En effet, difficile de ne pas entrevoir derrière la complexe ombromanie que compose Patrick Laurin, toutes les mânes mais aussi tous les fantômes qui ne manquent jamais de hanter l’âme artiste au travail : solitude constante, interrogations perpétuelles, doute surgissant, découragement affouillant… « Mon ombre me fait peur », avoua un jour Voltaire lui-même.

La Part de l’ombre qu’essarte Patrick Laurin depuis près de deux ans maintenant, ne semble pas d’abord échapper à ces affres : à l’atelier toujours, le modèle nu s’accroupit maintenant, ramassé, tandis que ses deux mains, ses deux pieds entrent dans le champ. Pourtant, autour de lui, l’air plus joliment bleuté que naguère circule, respire, et l’espace s’y dilate quelque peu. Ses mains se tendent, s’entrouvrent, ses pieds s’ancrent, cependant qu’alentour se découpent, s’assemblent et se démêlent tout le contraire des funestes ombres de Lamartine, « couchées et mortes » : le vivant passement, l’infinie polysémie des ombres propres et des ombres portées. Ne sont-ce pas les ombres qui, d’un pays, sculptent sa lumière ?

"la part de l'ombre II", 2009 100 x 81 cm acrylique sur toile
« la part de l’ombre II », 2009
100 x 81 cm
acrylique sur toile

Le modèle de Patrick Laurin comme le peintre qu’il est, se tient désormais sur une lisière, un seuil, ligne de partage d’entre l’ombre et la lumière créatrices, non plus blotti craintif ou recoquillé, mais comme se pelotonne le chat avant bondir, se rassemble le coureur à pied sur sa ligne de départ. Ses pieds se sont solidement enracinés dans une longue pratique, de profondes recherches, et ses mains convergent pour tendre à de nouvelles fortunes esthétiques. Le travail qu’il a mené jusque-là peut rappeler le corps-à-corps aussi fiévreux qu’allégorique auquel Gerald et Rupert se livrent, aussi nus que les figures de Patrick Laurin, dans le Women In Love de D. H. Lawrence. Or si résolution artistique il y a, elle est précisément à chercher dans ces « jeux d’ombre » auxquels Patrick Laurin se livre et dont Marcel Proust caractérise l’art de son personnage, le peintre Elstir : c’est de l’illusion et du trouble, au point de confusion du ciel et de la mer, de l’horizon et du brouillard, de la brume, d’une pierre et de son ombre… que surgira la voie stylistique à emprunter.

Passant de la toile au papier, de l’huile à l’encre, du grand au petit format, Patrick Laurin amorce d’ores et déjà cette nouvelle geste : l’économie de moyens avec laquelle est réalisée sa dernière série de dessins, leur confère une facture d’une clarté et d’une franchise inédites. Révèle-t-elle illico ces « vastes contenus affectifs » que Baudelaire tenait pour déterminants en art et que Jung explicitera plus tard dans les études de l’Âme et la Vie ? Quoi qu’il en soit, l’artiste est seul capable d’observer l’intime théâtre d’ombres qui l’informe, le seul apte à en déchiffrer les « hiéroglyphes », selon le mot de Schelling, c’est à dire de rapporter l’impérieuse sollicitation de certaines images, tant à sa propre structure psychique qu’à notre imaginaire culturel.

Et si En el Umbral de la Sombra, “sur le seuil de l’ombre”, est le titre de l’une de ses toutes dernières œuvres, il est donc tout à fait opportun de rappeler la définition que Patrick Laurin donnait du mot en 2008 : « Umbral [seuil], lieu d’équilibre où s’ouvre une absence, un espace pour une présence à venir… »

 © Jacques Hébert,
Paris, mai 2011,
pour Patrick Laurin./

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Geste, 2006

PL_ausencia-01(900px)J’explore une énigme sans réponse. Le mouvement serait dans l’énigme elle-même, dans ce temps où elle est en train de s’esquisser, dans son énonciation et non dans sa résolution : au moment où Œdipe « résout » l’énigme, la sphinge se trouve privé de raison d’être et meurt.

Dans cette forme, en creux, que représente l’énigme se dessine un manque, un vide d’où peut émerger un désir, une attente. Une absence s’organise. Commence une quête dont l’objet m’est inconnu.

Si la nature figurative de mon travail s’organise autour d’une description détaillée, un cadrage resserré sur une main aux dimensions extra-ordinaires tente de la détourner d’un geste signifiant.

Notre main est quotidiennement engagée dans un langage non verbal. Elle souligne ou contredit notre discours. Je cherche alors à la soustraire de ce rôle de sous-titrage et tente de l’engager dans un geste inédit et ouvert. Le texte de Rilke* a nourri ma démarche dans son évocation d’une forme nouvelle, autre qui se recrée dans la rencontre réflexive de deux éléments sensibles. Voir sans être vu est possible, être touchant et être touché coexistent dans la simultanéité. Entre sensoriel et sensuel se creuse une attente, un désir, un souvenir, une réminiscence. Le « touchant-touché » a-t-il eu lieu, ou la rencontre est-elle à venir ? Je questionne cette incertitude dans un entre-deux, parfois ténue, de corps qui s’effleurent. Quelques « Séquences » polyptiques esquissent des mouvements dont on ne sait si ce sont des gestes ou des glissements d’autres formes.

Patrick Laurin,
Paris, mars 2006

« une main qui se pose sur l’épaule ou la cuisse d’un autre corps n’appartient plus tout à fait à celui d’où elle est venue : elle et l’objet qu’elle touche ou empoigne forment ensemble une nouvelle chose, une chose de plus qui n’a pas de nom et n’appartient à personne. »
R. M. RILKE
Œuvres, « Auguste Rodin »

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Une insondable obscurité, 2009

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IPSEIDAD 1

Patrick Laurin était un traqueur de réel, fouillant avec minutie en quoi chaque pli de la main, des mains, de leurs mouvements ébauchés, pris sur le vif, se révélaient instantanés de destinée.  Peu à peu, dans la suite logique des années de travail sur la main et ses gestes comme métonymie du tout que nous sommes, et d’une recherche picturale sur l’absence (série ausencia) qui a naturellement amené Patrick Laurin à contempler les projections de la main puis les projections du corps.

« Contemplation », c’est la définition même que Schopenhauer donne de l’art : « La contemplation des choses, indépendante du principe de raison« .

La contemplation n’est pas se laisser aller à une impression fugace. Le peintre continue de scruter avec rigueur mais cette fois c’est l’ombre qu’il contemple en train de s’enfuir comme si elle ne laissait pas attraper comme ça. Car, encore davantage que la main dont on peut croire qu’elle nous obéit (mais « la main du diable », « les mains d’Orlac » ou celle de la nouvelle de Gérard de Nerval nous révèlent que nos pouvoir sur elle(s) sont illusoires), l’ombre échappe à notre vigilance. Elle se tapit dans sa propre ombre et nous avons le tort de l’oublier alors qu’elle conspire peut-être dans notre dos. L’ombre est le fantôme dont certains pensent qu’il nous survivra, elle se fait discrète, elle est invisible à l’aveugle alors que le manchot hallucine sa chair manquante.

Et pourtant quand, par maléfice, elle nous quitte, nous errons à sa recherche, comme damnés (Peter Schlémil, Dracula,  « L’ombre » du conte d’Andersen ou « la femme sans ombre » de Richard Strauss).

Est-ce pour cela que la nuit, on s’enveloppe la tête dans son ombre et on l’en protège ses mains sous les draps comme si elle pouvait leur porter atteinte ?

L’ombre se confond alors avec le corps dans une obscurité qui les englobe tous les deux cependant que l’esprit visite ses propres contrées secrètes.

« Dans la lumière parfois, et souvent avec, derrière eux, une insondable obscurité », écrit Rainer Maria Rilke à propos des personnages peints dans les tableaux traditionnels. Le défi de Patrick Laurin est de mettre ce fond (doit-on écrire ce fonds ?) obscur au premier plan comme si le corps qui s’y projette n’en serait que le reflet  concret.

La main, était métonymie de l’être, métaphorique de sa volonté d’emprise sur le monde ou de sa séduction de l’autre, mais voilà que l’ombre représente cet être comme une métaphore impalpable de son opaque.

L’ombre reflète « l’ample mélodie de l’arrière-fond » que cherche à saisir Rilke.*

L’ombre est notre au-delà du physique, notre métaphysique immanente. Patrick Laurin nous montre que nos activités s’accompagnent de l’ombre qui, sans substance, leur est pourtant consubstantielle. On ne peut quitter la proie pour l’ombre car l’ombre la double sans relâche liée à notre geste qui ne peut s’en rendre totalement maître.

Sa recherche picturale nous rappelle que nos actes qui sont des projets dans le faire et la temporalité, sont des tentatives (désespérées ?) de mordançage au monde, mais qu’elles ne doivent pas occulter l’occulte vertigineux du mystère qui leur est relié indissolublement.

A réunir, à réunifier pourrait-on dire, le corps et l’ombre, le concret du corps et l’obscur de l’ombre, il conjure les menaces de séparation et touche en fait au mystère de la chair qui est à la fois le montré et le caché, le vu et le senti, le corps pour autrui et l’indicible qui l’habite.

Jean-Pierre Klein,
Critique d’art, Directeur de l’Institut National d’Expression Art et Création
Paris 2009

*Rilke R. M., Notizen zur Melodie der Dinge (1898), Notes sur la mélodie des choses, Paris, Allia, 2008

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