Interview

interview publiée dans L’Echo (Corrèze) du 7 décembre 2016

PATRICK LAURIN
cet artiste expose actuellement au restaurant le BO à Tulle

Patrick Laurin présente jusqu’au mois de mars une quinzaine de tableaux au Restaurant Le Bouche à Oreille.

La peinture de corps masculins est-il un thème privilégié de votre travail ? Si oui pourquoi ce choix esthétique ?

Dans mon œuvre picturale, je développe des thèmes sous forme de séries. Ce processus de création est à l’instar d’un travail de recherche, une manière de (me) questionner par une succession de travaux sur une même thématique. Chaque réalisation interroge le thème choisi, mais aucune isolément ne saurait amener de réponse univoque. C’est donc dans une réitération de la question, par une prise directe avec la matière picturale, dans la rencontre et le travail de recherche avec le modèle, que je poursuis cette interrogation.

Le corps masculin apparût dans mon travail à partir d’une longue série sur les mains qui entraient en relation avec un corps dont seul un fragment était visible. Les mains n’étaient pas engagées dans une gestualité discursive claire et univoque : le contact avait-il lieu, était-ce une approche, un effleurement, un retrait ? Le public était invité à avoir sa propre lecture, à recréer son propre sens. Puis vînt un travail où pieds et jambes figuraient dans un même espace de représentation. Déjà l’ombre y prenait place. Peu à peu, l’importance de l’ombre progressait.

Actuellement, un glissement, un déplacement s’opère : l’ombre devient une entité primordiale dans la relation au corps. Ce n’est pas le résultat d’une simple projection, ou plus exactement d’une occultation de la lumière sur une surface illuminée. Cette ombre souvent perçue comme une forme plane génératrice d’image, est en réalité un volume qui se déploie à l’opposé de la source lumineuse et dont l’interception par une surface produit une image. Dans ce «cône» d’ombre réside une forme tridimensionnelle au sein de laquelle se lovent de possibles alter-ego.

Dans mon travail, le corps masculin est un générique du corps humain. La prégnance des regards actuels sur le corps, le limite à sa simple dimension de corps-objet et son florilège de dérives simplistes dont se gavent nos espaces publicitaires et télévisuels. Le corps féminin est traditionnellement engagé dans les représentations artistiques dont la nudité est devenue un standard. En revanche le corps masculin, ou du moins ses représentations, est encore sujet à controverse, niant tout rapport à une forme de sensualité de corps et non de sexe. Si je tentais une réhabilitation du corps humain dans sa valeur ontologique, il n’en demeure pas moins qu’il n’est pas le sujet isolé dans mon travail. Ces réalisations ne peuvent être réduites aux seuls regards sur un corps lorsque je tente de questionner les possibles dialogues entre ombres et corps qui naissent de leurs rencontres.

Les corps naissent et disparaissent par et dans les ombres. Comment l’alchimie se crée par le biais de différentes techniques ?

La première étape est un travail de dessin et d’ébauche avec modèle vivant. Plusieurs séances de travail sont nécessaires pour que le modèle puisse expérimenter une relation à son ombre afin qu’elle devienne progressivement plus qu’une simple projection. Nous allons ensemble travailler sur cette dimension d’étrangeté, jusqu’à ce que surgissent une entité. Nous contournons toute intentionnalité narrative : sorte de théâtre d’ombre dans lequel le corps s’effacerait pour ne laisser place qu’à une ombre actrice. Dans une autre version où le modèle prendrait le contrôle de l’ombre, le corps du manipulateur prendrait le dessus et deviendrait par trop visible. Il nous faut donc trouver ce point d’équilibre fragile, ce moment où la sensorialité prend le pas sur l’intentionnel, pour que naisse et surgisse une relation imprévue. Mon travail pictural se décline à partir des esquisses faites durant ses séances. Je vais alors tenter dans un premier temps de témoigner de ses moments de surgissements. Les techniques picturales que j’emploie (pierre noire, huile et cire & monotypes sur verre) ont pour point commun divers
processus d’ajout puis de retrait de matière. Chacune présente une étape dans laquelle l’obscurité domine dans l’espace pictural. S’ensuit un travail de retrait de la matière sombre, de sculpture de «l’entour». Les formes corps et ombre ne procèdent pas du travail sur elles-mêmes, mais de la constitution de la matière qui à la fois les contient et les définit ; dans une attention portée à l’espace, à ce lieu, dans lequel la rencontre se joue.

Vous êtes praticien, formateur et superviseur en art thérapie. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste cette activité ?

L’art-thérapie est une pratique de soin et d’accompagnement psychologique fondée sur l’utilisation thérapeutique du processus de création artistique. La personne est accompagnée à partir de sa potentialité créative, pour trouver et approfondir une expression, pour inventer et élaborer un langage (au sens large) qui lui soit propre et lui permette de recréer un autre rapport au monde, de ne pas être réduit à ses symptômes et difficultés, de se penser autre, d’être sujet et auteur de sa création. Mon expérience depuis de nombreuses années d’accompagnement -développement personnel, enfants avec des troubles du comportement, personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, etc.- s’appuie sur les potentiels d’une alliance avec les forces vives du sujet qui lui permette de trouver une voie vers un «aller-mieux» dans son existence et son rapport au monde. Mon travail de formateur et de superviseur s’adresse à des professionnels en cours d’apprentissage ou des praticiens en activité.

Votre peinture a-t-elle à voir aussi au plan personnel avec de l’art-thérapie ?

Mon engagement artistique était bien antérieur à mon implication dans le champ de l’arthérapie. L’art n’est pas un outil thérapeutique en lui seul. En art-thérapie, les processus de symbolisation, de métaphorisation, sont impliqués dans un dispositif d’accompagnement individualisé, où la personne est invitée à développer ses propres créations. Mes axes de recherche dans le domaine artistique sont clairement distincts de ceux de mes patients. En revanche, en tant qu’artiste peintre formé en art-thérapie, mon expérience personnelle dans les processus de création est une condition indispensable pour l’accompagnement des personnes dans leurs propres processus créatifs.

Propos recueillis par Serge Hulpusch

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« OMBRES », press-book

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Visuel de l’exposition réalisé par Catherine Lhuissier

 

extrait du Press-Book édité pour l’exposition au Bouche-à-Oreille, Tulle :

Ombres-Corps

Depuis quelques années, la recherche picturale personnelle de Patrick Laurin interroge l’Ombre comme présence, comme entité plurielle qui témoigne et signe notre altérité. Cette présence sourde et se démultiplie au point de rencontre entre le corps et cet « autre » mobile et fugace. L’Ombre prend chair et devient sujet… dans la reconnaissance de notre propre étrangeté, la rencontre de l’autre devient possible… Cette exposition présente une sélection de ses travaux récents : pierre noire, huile, cire et pigment, ainsi que les toutes dernières réalisations avec la technique du monotype.

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 » Les corps jouent de l’union indissociable avec l’ombre qui émane d’eux mais demeure toujours partiellement autre. Interrogé par la pensée de Paul Ricœur, développée dans son ouvrage «Je est un autre”, je tente de questionner cette identité-ipséité, distincte de la notion d’identité- mêmeté. »

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Blanco

[…]
caes de tu cuerpo a tu sombra no allá sino en mi ojos
en un caer inmóvil de cascada  cielo y suelo se juntan
caes de tu sombra a tu nombre intocable horizonte
te precipitas en tus semejanzas yo soy tu lejanía
caes de tu nombre a tu cuerpo el más allá de la mirada
en un presente que no acaba las imágenes de la arena
[…]
tu tombes de ton corps à ton ombre et rien que dans mes yeux
dans une chute immobile de cascade le ciel le sol se joignent
tu retombes de ton ombre à ton nom intangible horizon
tu te précipites sur tes ressemblances je suis tes lointains
tu retombes de ton nom à ton corps l’au-delà du regard
dans un présent qui ne finit pas les imaginaires du sable
[…]
Octavio Paz, Versant Est et Autres Poèmes, Poésie Gallimard, 1978

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« La part de l’ombre, 2009 Réminiscences de la scène de Scycione, mouvance d’une ombre qui précède le départ de l’être et déjà porte l’empreinte de son absence, tremblement d’une présence qui tente d’échapper à sa délinéation… je cherche. »

Patrick Laurin, Paris 2009

« Umbral, au seuil de l’ombre, 2011 Un corps, qui n’est plus qu’en partie dans l’espace de représentation, vacille, trébuche, hésite sur le seuil de l’ombre. A l’instar du seuil entre deux pièces, habituellement perçu comme une ligne au sol, nous percevons et réduisons l’ombre à sa projection manifeste sur une surface. Je tente d’étendre l’acception de l’ombre au volume sombre, un entre-deux, entre le corps et la surface ombrée. La dichotomie entre le corps et l’ombre, apparemment factuelle par l’emploi du format diptyque, n’a pas pour projet d’opérer une fracture mais bien d’établir un seuil, lieu de leur union, afin d’en explorer l’entour. »

Patrick Laurin, Paris 2011

« Ipseidad, 2015 Dans la série « Umbral » [seuil], dans la rencontre entre corps et ombre, j’explorais ce lieu d’équilibre où s’ouvrent une absence, un espace pour une présence à venir. Actuellement, je poursuis ma recherche dans l’entour de l’ombre avec cette nouvelle série « Ipseidad » [ipséité] : une présence semble sourdre et se démultiplier au point de rencontre entre un corps et « l’autre » de l’ombre… »

Patrick Laurin, Paris, 2015

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« Alteridad / Ipseidad », altérité et ipséité L’ombre a progressivement pris « place » dans mon travail. Dans les séries « Terre d’ombre » et « la part de l’ombre », les ombres issues de corps se projetaient sur une surface pour peu à peu chercher leur autonomie. Puis dans la série « Umbral »(seuil), j’expérimentais cette autonomie en coupant l’espace pictural sous forme de diptyque. La césure créait un lieu où pouvait se déployer une entité autre. Dans la série « Alteridad »(altérité), je tentais de décliner ces autres de soi. Puis vint la série « Ipseidad »(ipséité) : continuum du soi, permanence dans la perception de soi, en dépit de toutes les entités qui nous constituent. À chaque âge notre être est modelé, transformé par nos expériences. Néanmoins persiste notre sensation d’unité, de rassemblement de ses multiples pour constituer notre identité profonde… Mon travail se poursuit avec les séries actuelles : « Multiples » et « Ombres », explorant la relation à l’autre de l’ombre… Actuellement, nous assistons à des tentatives de rejeter ou d’annihiler toutes différences, de plier l’autre à nos modèles de pensée, de le conformer, par la toute-puissance de nos certitudes, de nos seules croyances, morales et vérités. La confrontation et / ou la complicité avec ces autres de soi ne pourrait-elle être une voie pour une possible rencontre de l’autre… notre semblable humain, porteur lui aussi d’altérité ?

La technique mixte pierre noire, cire et pigments

Ces réalisations procèdent de l’enchaînement d’émergences et de disparitions. La succession d’ajouts et d’effacements met en jeu la pierre noire, des noirs obtenus par mélange de couleurs complémentaires, puis divers frottages et gommages. La cire d’abeille appliquée chaude permet des fondus, des opalescences, mais aussi de créer une trame en matière qui résonne avec trace graphique de la pierre noire. Enfin l’emploi de cire pigmentée vient rehausser le grain de la lumière. Les formes surgissent par constitution de l’entour.

La technique du monotype sur verre /

A l’instar de la technique précédente, il s’agit là d’un même processus d’émergence de la forme par constitution de l’entour. Une plaque de verre est enduite à l’aide d’encres pour gravure dont les couleurs s’annulent jusqu’à tisser un champ d’obscurité. La lumière n’est pas posée sur les formes. La matière sombre se rétracte, se replie, s’allège peu à peu. Elle devient enveloppe et contenant d’où vont sourdre peu à peu la présence d’une entité ombre-corps.

« OMBRE », Salon des Arts Visuels du 11e 2016

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SALON DES ARTS VISUELS DU 11e
Salle Olympes de Gouges,
15 rue Merlin – Paris 11e
(métro Voltaire, L9)
du jeudi  27 au dimanche 30 octobre 2016
de 12h à 19h (jusqu’à 21h le vendredi 28)
vernissage : mercredi 26 octobre de 18h30 à 21h

Au cours de cette deuxième édition du Salon des Arts Visuels, j’aurai le plaisir de vous présenter une sélection de mes travaux récents.

Ma recherche se poursuit autour de l’entité Ombres-Corps… Je réunirai dans le stand des œuvres réalisées avec la technique mixte : pierre noire, huile, cire et pigment. Mais aussi mes toutes dernières réalisations avec la technique du monotype.

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Exposition « MULTIPLES »

KITAOKA – TAT – LAURIN – LANEVE – 10-11-12 juin & 17-18-19 juin 2016

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Nous sommes très impatients de vous accueillir dans nos ateliers pour ces 2 week-ends artistiques devenus désormais notre RDV annuel incontournable !

Cette année nous avons invité l’artiste Tomoko Kitaoka avec laquelle nous avons organisé des stages lui permettant de transmettre les fondements de la teinture naturelle, son art de prédilection. Elle s’est formée à cet art ancien et fascinant au Japon, son pays natal, en Indonésie et en France où elle réside et travaille.

MULTIPLES est le titre qui résume et rassemble nos croisements créatifs, nos recherches et le travail ici exposé.

Le programme est dense et intéressant!
Exposition d’art plastiques : Tomoko Kitaoka, Patrick Laurin et Alessandra Laneve
Ensemble de violoncelles : Véronique Tat et ses brillants élèves : Martine, Richard, Marie
Performances : musique et peinture avec Véronique Tat et Alessandra Laneve

Horaires
Vendredi 18h à 22h : vernissages !
Samedi 14h à 19h : visite des expositions (les artistes seront présents) – 15h : ensemble de violoncelles
Dimanche 14h à 19h : visite des expositions (les artistes seront présents) – 15h : performance – musique et peinture

On vous attends nombreux !

Cerce collectif : 20 Rue Pixérécourt 75020 Paris

télécharger l’invitation et le programme en format A4 imprimable

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Stage « matières d’ombres »

20160311_135455'« Matières d’ombre », est le fil conducteur et l’enjeu des propositions de créations lors de ce stage. C’est aussi une résonnance à la technique de gravure dite manière noire dans laquelle la dramaturgie de l’ombre est mise en exergue.

En novembre 2015, Vincent Servoz, professeur d’arts plastiques, me propose de réfléchir à une proposition d’intervention sur deux jours, dans le cadre de son projet d’une semaine de création qu’il met en place à l’écodomaine des Gilats, dans l’Yonne, pour des élèves de terminale…

Après plusieurs échanges sur les possibles propositions que je pourrais faire à partir de ma pratique artistique personnelle, je décide de choisir une technique qui allie dessin et peinture à l’huile tout en conservant une certaine facilité de mise en œuvre. Chaque élève peut se réapproprier aisément la technique et laisser place à sa créativité. Je prévois aussi d’introduire des outils inhabituels (coton-tige, papier toilette, manche de pinceau) qui laisse entrevoir, au-delà de la dimension ludique, que la peinture à l’huile n’est pas un matériau réservé aux seuls « initiés »…

Lors de la première séance, le fusain est utilisé comme outil de noir. Ce dernier est employé à la fois pour obscurcir totalement la feuille mais aussi pour ébaucher les grandes zones de la composition. A partir de cette « obscurité » initiale sont créées progressivement les lueurs puis les lumières pour enfin arriver aux éclats. Cette technique simple dans sa mise en œuvre permet d’introduire un processus d’élaboration de la forme qui sera repris dans la technique suivante.

20160311_135502(2)Le deuxième jour, un support préparé au préalable est noirci intégralement avec de la peinture à l’huile. Le manche du pinceau utilisé comme stylet permet d’ébaucher les grandes lignes de la composition. A l’instar de la technique précédente, les lueurs, lumières, et éclats sont constitués progressivement. Les outils de retrait de la couleur noire sont du papier toilette, des coton tige, etc.

Par un travail de « sculpture » de la matière d’ombre, par des actes de retrait et non d’ajout, les formes naissent peu à peu, surgissent et se transforment. L’attention portée sur le rapport intime entre fond et forme, et introduit de manière indirecte par la constitution progressive de l’entour. C’est dans cette progressive construction du « fond » que la forme sourdre peu à peu. Chacun est invité à se réapproprier la consigne et l’ébauche initiale, à faire des choix, à décaler son regard. Par rapport au projet initial, de nouvelles directions apparaissent, parfois inattendues… chacun instaure peu à peu une dramaturgie de l’ombre dans une composition originale et personnelle.

20160311_135502(3)Lors de ces deux jours, les élèves sont très réactifs. Il semble que le cadre général de cette semaine, l’ouverture des professeurs et l’implication des jeunes dans le projet, contribuent beaucoup à leur adhésion et participation active à cet atelier. Je constate que chacun à sa mesure entre rapidement dans un processus de découverte, d’expérimentation et de création. J’observe que certains commencent de nouvelles réalisations afin de prolonger leur expérimentation au-delà du temps d’atelier.

Les temps hors atelier, sont aussi propices à de nombreux échanges. Certains montent leur intérêt et m’exposent leurs questionnements sur la réalité quotidienne de la création artistique et sur le statut d’artiste.

L’expérience et le vécu de ses deux jours avec les élèves et leurs professeurs, ont été une véritable source d’enrichissement, de réflexion autour de la création, mais aussi de rencontres et de partages avec de jeunes adultes en devenir qui ont fait preuve de curiosité et d’implication dans le processus de création…

Paris, mars 2016
Patrick Laurin

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Ipseidad polyptique, multiple d’ombre…

Ipseidad, polyptique, 2015, 150 x 150 cm, mixte sur papier chiffon
Ipseidad, polyptique, 2015, 150 x 150 cm, mixte sur papier chiffon

A partir de cette réalisation, la série ipseidad trouvera peut-être une évolution vers le multiple…

La mise en œuvre de la forme polyptique ouvre la voie à des grands formats jusqu’à lors peu accessibles avec la technique de la cire.

La fragmentation de l’espace que j’explorais dans la série Umbral – où l’ombre se déployait sur un espace contigu – exacerbait l’ombre comme entité. La fragmentation des ombres en multiple est à explorer…
work in progress…

Ombres, 2011

Puls’Art
Le Mans (72),
2 / 5 juin 2011 

« Toute la nature repose ensevelie dans les ombres. »
La Bruyère, “Discours à l’Académie” (1693).

« Que tout fut clair, tout vous semblerait vain !
Votre ennui peuplerait un univers sans ombre
D’une impassible vie aux âmes sans levain. »
Paul Valéry, Poésies.

PL_ITINERAIRES 2011“Aller aux confins” pourrait peut-être traduire, du moins proposer un sens possible, à cette énigmatique expression dont Patrick Laurin a titré sa récente série d’œuvres, peintes ou dessinées : la Part de l’Ombre. C’est en tout cas ce très intérieur ensemble qu’il a choisi de présenter, lors de l’édition 2011 du salon Puls’Art du Mans.

Après s’être inscrit à quelque faible distance de la locution telle que la langue l’a confirmée – « la part d’ombre », dit-on plus communément-, le peintre a chaque fois qualifié les toiles ou papiers qui la composent, d’étude. C’est trahir d’entrée toute la prudence, l’alerte voire le trouble avec lesquels il s’est aventuré, depuis les années 2008 / 2009, en ces zones plastiques, chromatiques, esthétiques ou philosophiques fort imprécises.

On le conçoit d’ailleurs aisément : notre imaginaire social ne lui assigne-t-il pas spontanément les idées ou représentations du demi-jour, de la pénombre, de l’opacité, du fantasmatique voire du fantomatique ? Sans parler des réflexions et théories auxquelles elle a donné lieu dans le champ de la psychanalyse, nul n’ignore la difficulté que nous éprouvons d’emblée à en formuler une définition simple, à renvoyer même à quelque plus scientifique description…

PL_Ausencia-azul(900px)Pour l’éclairer, telle que la notion se déploie chez Patrick Laurin, il n’est peut-être pas inutile d’en brièvement reparcourir l’œuvre proche. En 2007, deux suites picturales présentant une très intime parenté se développent : Geste et l’Absent, ainsi qu’elles se nomment, soumettent à un regard très rapproché tout un jeu de mains dont on ne sait si elles sont agies ou suspendues. Dextres toujours, elles surplombent un nu partiel, allusif, qui se détache sobrement sur le fond toilé de l’atelier. L’amplification de ce membre sur-réaliste, aussi nerveux qu’irrésolu, investissant puissamment l’espace, lui confère comme la force d’une poigne d’abatteur en attente de la cognée où elle trouvera à s’exprimer. Ou l’énergie contenue du peintre au chevalet, frissonnant l’œuvre à peindre dans la claustration et le dénuement de son ouvroir…

PL_Ausencia-IV_2008_100x50cm-acrylique sur papier (900px)En 2008, deux nouveaux cycles se profilent : Sombra et Ausencia ; en espagnol, ces mots signifient respectivement “ombre” et “absence”. Or, si leurs désignations renvoient fort évidemment aux œuvres précédentes, il peut d’abord sembler que s’opposent, se confrontent à tout le moins, leurs thématiques. Ainsi tranchent les Sombra : si le fond d’atelier en constitue toujours le décor général, la focale s’est ouverte et le modèle, grandi certes mais plus hâtivement brossé, y parait à mi-corps -tête, torse et membres supérieurs occultés-, marchant. Au “faire ajourné”, l’impatience du “faire agir” succéderait-elle ? Parallèlement, les Ausencia montrent, dans le même registre pictural que les Geste et les Absent, un visage qu’occulte chaque fois la main droite du modèle. Cette fois encore, l’homme que l’on ne fait que deviner, se tient par le devant d’un fond d’artifice et non de nature. En ce lieu fermé donc, cet humble geste signe méditation et retour sur soi, en même temps sans doute que quelque récollection plus artistique. Du même coup, il dispense de nommer l’homme peint, caractérisant son absence au spectateur comme peut-être une plus terrible déréliction touchant au modèle autant qu’à l’artiste. En effet, difficile de ne pas entrevoir derrière la complexe ombromanie que compose Patrick Laurin, toutes les mânes mais aussi tous les fantômes qui ne manquent jamais de hanter l’âme artiste au travail : solitude constante, interrogations perpétuelles, doute surgissant, découragement affouillant… « Mon ombre me fait peur », avoua un jour Voltaire lui-même.

La Part de l’ombre qu’essarte Patrick Laurin depuis près de deux ans maintenant, ne semble pas d’abord échapper à ces affres : à l’atelier toujours, le modèle nu s’accroupit maintenant, ramassé, tandis que ses deux mains, ses deux pieds entrent dans le champ. Pourtant, autour de lui, l’air plus joliment bleuté que naguère circule, respire, et l’espace s’y dilate quelque peu. Ses mains se tendent, s’entrouvrent, ses pieds s’ancrent, cependant qu’alentour se découpent, s’assemblent et se démêlent tout le contraire des funestes ombres de Lamartine, « couchées et mortes » : le vivant passement, l’infinie polysémie des ombres propres et des ombres portées. Ne sont-ce pas les ombres qui, d’un pays, sculptent sa lumière ?

"la part de l'ombre II", 2009 100 x 81 cm acrylique sur toile
« la part de l’ombre II », 2009
100 x 81 cm
acrylique sur toile

Le modèle de Patrick Laurin comme le peintre qu’il est, se tient désormais sur une lisière, un seuil, ligne de partage d’entre l’ombre et la lumière créatrices, non plus blotti craintif ou recoquillé, mais comme se pelotonne le chat avant bondir, se rassemble le coureur à pied sur sa ligne de départ. Ses pieds se sont solidement enracinés dans une longue pratique, de profondes recherches, et ses mains convergent pour tendre à de nouvelles fortunes esthétiques. Le travail qu’il a mené jusque-là peut rappeler le corps-à-corps aussi fiévreux qu’allégorique auquel Gerald et Rupert se livrent, aussi nus que les figures de Patrick Laurin, dans le Women In Love de D. H. Lawrence. Or si résolution artistique il y a, elle est précisément à chercher dans ces « jeux d’ombre » auxquels Patrick Laurin se livre et dont Marcel Proust caractérise l’art de son personnage, le peintre Elstir : c’est de l’illusion et du trouble, au point de confusion du ciel et de la mer, de l’horizon et du brouillard, de la brume, d’une pierre et de son ombre… que surgira la voie stylistique à emprunter.

Passant de la toile au papier, de l’huile à l’encre, du grand au petit format, Patrick Laurin amorce d’ores et déjà cette nouvelle geste : l’économie de moyens avec laquelle est réalisée sa dernière série de dessins, leur confère une facture d’une clarté et d’une franchise inédites. Révèle-t-elle illico ces « vastes contenus affectifs » que Baudelaire tenait pour déterminants en art et que Jung explicitera plus tard dans les études de l’Âme et la Vie ? Quoi qu’il en soit, l’artiste est seul capable d’observer l’intime théâtre d’ombres qui l’informe, le seul apte à en déchiffrer les « hiéroglyphes », selon le mot de Schelling, c’est à dire de rapporter l’impérieuse sollicitation de certaines images, tant à sa propre structure psychique qu’à notre imaginaire culturel.

Et si En el Umbral de la Sombra, “sur le seuil de l’ombre”, est le titre de l’une de ses toutes dernières œuvres, il est donc tout à fait opportun de rappeler la définition que Patrick Laurin donnait du mot en 2008 : « Umbral [seuil], lieu d’équilibre où s’ouvre une absence, un espace pour une présence à venir… »

 © Jacques Hébert,
Paris, mai 2011,
pour Patrick Laurin./

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Geste, 2006

PL_ausencia-01(900px)J’explore une énigme sans réponse. Le mouvement serait dans l’énigme elle-même, dans ce temps où elle est en train de s’esquisser, dans son énonciation et non dans sa résolution : au moment où Œdipe « résout » l’énigme, la sphinge se trouve privé de raison d’être et meurt.

Dans cette forme, en creux, que représente l’énigme se dessine un manque, un vide d’où peut émerger un désir, une attente. Une absence s’organise. Commence une quête dont l’objet m’est inconnu.

Si la nature figurative de mon travail s’organise autour d’une description détaillée, un cadrage resserré sur une main aux dimensions extra-ordinaires tente de la détourner d’un geste signifiant.

Notre main est quotidiennement engagée dans un langage non verbal. Elle souligne ou contredit notre discours. Je cherche alors à la soustraire de ce rôle de sous-titrage et tente de l’engager dans un geste inédit et ouvert. Le texte de Rilke* a nourri ma démarche dans son évocation d’une forme nouvelle, autre qui se recrée dans la rencontre réflexive de deux éléments sensibles. Voir sans être vu est possible, être touchant et être touché coexistent dans la simultanéité. Entre sensoriel et sensuel se creuse une attente, un désir, un souvenir, une réminiscence. Le « touchant-touché » a-t-il eu lieu, ou la rencontre est-elle à venir ? Je questionne cette incertitude dans un entre-deux, parfois ténue, de corps qui s’effleurent. Quelques « Séquences » polyptiques esquissent des mouvements dont on ne sait si ce sont des gestes ou des glissements d’autres formes.

Patrick Laurin,
Paris, mars 2006

« une main qui se pose sur l’épaule ou la cuisse d’un autre corps n’appartient plus tout à fait à celui d’où elle est venue : elle et l’objet qu’elle touche ou empoigne forment ensemble une nouvelle chose, une chose de plus qui n’a pas de nom et n’appartient à personne. »
R. M. RILKE
Œuvres, « Auguste Rodin »

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