Mains, 2003

PL_L'absent VII&VIII, dyptique_2007_100x110(900px)Ce sont des mains d’artisan qui, même au repos, fabriquent des ponts ou tissent la trame de rêveries sereines : démultiplié le fil n’en est que plus ténu, fragile dans chacun des neuf morceaux mais robuste dans le vitrail tout entier qui se joue de la lumière pour iriser les mains dans un tissu moiré.

Le dyptique, à côté, affiche sa simplicité : juste un effet de bougé qui livre exactement le moment où la sensation est double quand la main gauche touche la main droite. Le trouble de se sentir exister juste par le toucher.

Véronique LE RU,
philosophe

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Les mains, 2000

Séquence
Séquence

Les mains de Patrick Laurin évoquent les mains des planches de l’Encyclopédie. Comme le dit si bien Roland Barthes dans Le degré zéro de l’écriture, ces mains proposent « un monde sans peur », elles sont sans doute le symbole d’un monde artisanal mais au-delà de l’artisanat, c’est de l’essence humaine que les mains sont fatalement le signe, et il ajoute « on n’en finit pas facilement avec la civilisation de la main ».

Cependant les mains de Patrick Laurin ne montrent ni manivelle ni machine ni instrument, elles montrent plutôt comment les mains – en deçà de leur statut de chiffre de l’humaine espèce – sont en peau et comment la peau humaine rejoint la peau ô combien humaine : dans l’hésitation d’une parole (mains-enveloppe d’un buste qui se donne à écouter), dans l’apposition d’un point de vue qui cadre l’espace incertain d’un flanc, dans la pause d’une caresse qui se lit comme une quête de l’origine, dans la crispation d’une identité qui se poigne à bras-le-corps, dans la trêve des mains qui écoutent – pacifiques – à deux genoux, enfin dans la superbe douceur de l’index qui dessine une ligne dans le dessin.

Ces mains donnent à aimer comme certains textes donnent à penser. On n’en finit pas si facilement avec ce que la main tend : civilité, générosité, amour.

Véronique LE RU
philosophe
décembre 2000

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Fragments de corps, 2000

Les peintures de Patrick Laurin donnent à voir le corps humain par ce qu’on pourrait appeler, à première vue, « des fragments de corps ». Mais l’expression ne résiste pas à l’examen car les cuisses, les jambes, les mains, les torses, puissants et gracieux, donnent accès à la représentation de tout le corps et même à celle de la personne. Il s’agit à coup sûr d’un homme tendre, doux et fort, d’un danseur pourtant profondément terrien : attaches solides des genoux, des chevilles. On imagine cet homme bien « planté » sur ses jambes mais en même temps porteur d’une élégance visible dans la posture du pied gauche, effleurant la terre de ses orteils.

Peinture actrice donc si l’on m’accorde comme définition de l’acteur celui qui est la médiation – la lumière – entre l’œil du spectateur et le sens (qu’il vienne d’un texte, d’un scénario ou d’une représentation puisée dans la mémoire). La traduction, que je réserve ici et que je réactualise en voyant ces peintures de torses, de mains, de jambes, de fesses, de cuisses, de genoux, de pieds, de mollets, est la série des captifs de Michel-Ange. Même rapport de puissance à l’acte, même rapport d’érotisme et de pudeur, même achèvement dans l’inachèvement.

L’inachèvement donne tour et force au geste et à la gestation du corps. La résistance de l’esquisse à la forme, résistance qui est aussi désir, se spiritualise jusqu’à devenir pur mouvement, au sens aristotélicien du terme, comme acte de ce qui est en puissance en tant que tel. Le corps cherche à se libérer du cadre et l’effet d’effort est donné dans l’absence de la tête, du regard, de l’intention. Mais l’effort, le repli – ces corps ont un espace intime qui nous échappe – est aussi jouissance.

Le corps bascule dans la matière des fonds vaporeux et doux même dans le rouge. Ce que les jambes, les mollets, les cuisses, les torses, les mains repoussent ou fuient mais en même temps appellent, c’est l’espace visuel et physique qui sépare la peinture du regard du spectateur. Dans le mouvement des corps, ce qui veut s’échapper – le torse, les jambes, les cuisses, la main – c’est ce qui est vu et même exhibé. Le dos, le ventre, le sexe, la tête que l’on ne voit jamais, sont libres : vestiges négatifs de la peinture, ce qui n’est pas donné à voir et qui jouit dedans entièrement.

Ce qui est donné à voir, c’est le corps en quête d’une disparition, d’une intimité qui, par définition, tourne le dos au spectateur et le laisse campé sur ses deux jambes en face. C’est une peinture de derrière la tête comme si Patrick Laurin avait cherché à remonter le temps de sa propre gestuelle, comme si ses coups de pinceau ou de crayon avaient pour fin de donner à voir l’esquisse dans la forme achevée, la virtualité ou la puissance du tableau dans l’acte même de l’œuvre.

Effet de renversement : mon espace visuel est compromis dans sa structure et sollicité dans ses attentes car la liberté et la jouissance se logent derrière ce qui est visible – délogeant tout regard – dans le repli du corps, dans la disparition de la forme ou, plus exactement, dans sa suspension, manifeste dans les lignes intentionnelles qui débordent le premier cadre – la première conscience – du tableau vers un autre cadre, une autre conscience, une autre énigme.

La forme perd pied et, en arrière de ce que je vois et de ce que je perçois, il n’y a sans doute plus rien de visible mais la peinture se continue par ses lignes intentionnelles qui tracent le style de ce qui montre en acte la puissance d’être.

Véronique Le Ru
Professeur de philosophie Université de Reims
Juin 2000

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Umbral, au seuil de l’ombre, 2011

Umbral - 2011
Umbral – 2011

Un corps, qui n’est plus qu’en partie dans l’espace de représentation, vacille, trébuche, hésite sur le seuil de l’ombre.
A l’instar du seuil entre deux pièces, habituellement perçu comme une ligne au sol, nous percevons et réduisons l’ombre à sa projection manifeste sur une surface.
Je tente d’étendre l’acception de l’ombre au volume sombre, un entre-deux, entre le corps et la surface ombrée.
La dichotomie entre le corps et l’ombre, apparemment factuelle par l’emploi du format diptyque, n’a pas pour projet d’opérer une fracture mais bien d’établir un seuil, lieu de leur union, afin d’en explorer l’entour.

De cet espace tridimensionnel de l’ombre, sourdent d’autres corps, d’autre possibles.

Patrick Laurin, Paris 2011

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Absences, 2007

Texte présentés lors d’une exposition à Bois Colombes en 2007

Absence : Substantif féminin (XIIIe siècle), du latin absentia : « ce qui est (ab-) au loin » ; l’absence est « ce qui a une existence avérée (ce n’est pas une illusion), mais qui (abest) est ailleurs »

Il est ici question d’éloignement spatial ou temporel d’un élément existant (présent, passé ou futur). L’évocation d’absence induit une manifestation, fugace, de présence.
L’absence, ressentie premièrement comme un manque, devient la condition initiale du désir, appel tendu vers une présence attendue, qui se nourrit du souvenir de la présence passée.
Dans un entre-deux se dessine un manque, un vide d’où peut émerger un désir, une attente. Une absence s’organise. Commence une quête dont l’objet m’est inconnu.
Si la nature figurative de mon travail s’organise autour d’une description détaillée, un cadrage resserré sur une main aux dimensions extra-ordinaires tente de la détourner d’un geste signifiant.
Notre main est quotidiennement engagée dans un langage non verbal. Elle souligne ou contredit notre discours. Je cherche alors à la soustraire de ce rôle de sous-titrage et tente de l’engager dans un geste inédit et ouvert.
Le texte de Rilke* a nourri ma démarche dans son évocation d’une forme nouvelle, autre, qui se recrée dans la rencontre réflexive de deux éléments sensibles. Voir sans être vu est possible. être touchant et être touché coexistent dans la simultanéité.
Entre sensoriel et sensuel se creuse une attente, un désir, un souvenir, une réminiscence. Le « touchant-touché » a-t-il eu lieu, ou bien la rencontre est-elle à venir ? Je questionne cette incertitude dans un entre-deux, parfois ténue, de corps qui s’effleurent.

« Umbral » [seuil], lieu d’équilibre où s’ouvre une absence, un espace pour une présence à venir…

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« une main qui se pose sur l’épaule ou la cuisse d’un autre corps n’appartient plus tout à fait à celui d’où elle est venue : elle et l’objet qu’elle touche ou empoigne forment sensemble une nouvelle chose, une chose de plus qui n’a pas de nom et n’appartient à personne. »
R. M. RILKE
Œuvres, « Auguste Rodin »

…Sur certains sites archéologiques existent des lieux singuliers qui manifestent de la présence de « l’homo faber ». L’archéologue André Leroy-Ghouran, les nomme « vestiges négatifs ». En ces lieux, alors que tout autour l’on trouve d’infimes restes d’une activité de « l’artisan » tailleur de silex, il existe parfois un espace sans aucune trace. L’homme y « fabrique » les premiers outils, installé sur une peau. Ce fragment de terre, protégé, ne reçoit aucun rebus de la pierre taillée. Au sein du site qui atteste du passage de l’homme par de nombreux signes, cet espace matérialise une « absence », vestige négatif, d’une présence de l’homme en acte.

Patrick Laurin
Paris, le 10 janvier 2007

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Ipseidad, 2015

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Dans la série « Umbral » [seuil], dans la rencontre entre corps et ombre, j’explorais ce lieu d’équilibre où s’ouvrent une absence, un espace pour une présence à venir.

Actuellement, je poursuis ma recherche dans l’entour de l’ombre avec cette nouvelle série « Ipseidad »[ipséité] : une présence semble sourdre et se démultiplier au point de rencontre entre un corps et « l’autre » de l’ombre…

Patrick Laurin,
Paris, 2015

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« Blanc », 2016

50x50 cm pierre noire, cire et pigments
ipseidad 33, 2015, 50×50 cm, pierre noire, cire et pigments

Extrait d’un poème d’Octavio Paz, accompagnant mes peintures dans le cadre de l’exposition « Bleue comme une Orange » à Tulles

Blanc
[…]
tu tombes de ton corps à ton ombre   et rien que dans mes yeux
dans une chute immobile de cascade    le ciel le sol se joignent
tu retombes de ton ombre à ton nom    intangible horizon
tu te précipites sur tes ressemblances   je suis tes lointains
tu retombes de ton nom à ton corps     l’au-delà du regard
dans un présent qui ne finit pas   les imaginaires du sable
tu retombes en ton commencement    les fables dissipées du vent
dispersée dans mon corps    moi le dieu écartelé
tu me divises en tes parties   autel et la pensée et le couteau
ventre théâtre du sang   axes des solstices
lierre arboréenne langue tison de fraîcheur   le firmament mâle et femelle
le tremblement de terre de tes flancs   témoins ces testicules solaires
la pluie de tes talons sur mes épaules   pensée phallus et vulve la parole
œil jaguar dans le fourré des cils   l’espace est corps signe pensée
la faille rouge en sa broussailles   toujours deux syllabes amoureuses
les lèvres noires de la prophétesse   Divination
entière en chaque part de toi tu te partages   spirales transfigurations
ton corps ce sont tous les corps de l’instant   le temps est corps le monde
vu touché évanoui   pensée sans corps le corps imaginaire
[…]

Octavio Paz

vers Galerie Ipseidad

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